Le site kurde Bersiv vous présente un article- témoignage du chanteur
kurde engagé, Ferhat Tunç. Originaire de Dersim, Ferhat Tunç est un
fervent militant qui lutte pour le respect des Droits de l’Homme en
Turquieet la démocratisation du pays. A ce titre, il a été plusieurs
fois arrêté et poursuivi en justice.
Il y a quelques jours j’étais à Dersim [NDLR: Tunceli en turc] pour
tourner le premier clip de mon nouvel album “Çığlıklar ülkesi“. C’est
avec Ahmet Cana Akyol que nous avons écris la chanson “Memleketim”
[NDLR: mon pays]. Dans la mesure où les paroles de la chanson visaient
tout particulièrement Dersim, il était nécessaire et naturel que nous
tournions le clip à Dersim.
Nous avons commencé ce travail visuel à Tulik, un village lié à Paxe
Havig, où je suis né et où j’ai passé mon enfance. Tulik est un village
construit et habité il y a des siècles par mes grands parents qui ont
travaillé dure sous les griffes de la pauvreté et de la faim. Ce sont
nos parents proches qui habitaient ce village construit sur les
hauteurs et entouré de forêts de chênes. Enfants de cette époque, nous
vivions libres et heureux dans cet aimable village. Mais à présent, il
ne reste plus aucune trace de ce village aimable et vivant…
Autant dire qu’il est comme un orphelin, seul au milieu des décombres
et du profond silence. Les villages voisins qui se trouvent aux
alentours sont dans la même situation. Elles sont loin, très loin ces
années enjouées, pleines de vies où les voix humaines se mêlaient les
unes aux autres. L’Histoire, avec toute sa cruauté, a enveloppé nos
villages dans un profond et sinistre silence.
Mon grand père qui était l’un des plus anciens de ce village, “Meme Ale
Suoku”, avec sa grande taille, sa puissante corpulence et sa voix forte
était la source de joie de notre village. Je lui voué, en tant que
petit-enfant, une grande admiration et une profonde affection. Sa vie
légendaire était la principale raison de mon admiration pour lui.
Mon grand père ne disait rien des souffrances et des tortures qu’il a
enfermé dans son existence. Mais ceux qui le connaissaient racontaient
comment en 1938, lorsqu’il a été capturé sur la Montagne Blanche (Beyaz
Dağ), il a fait preuve de résistance et a été laissé pour mort après
que sa peau ait été égratignée.
Laissé pour mort, mon grand père a été sauvé par sa mère qui
connaissait le turc. Elle s’est adressée aux militaires en fonctions,
avec un turc très correct, et leur a dit ” La personne que vous avez
tué est mon fils, veuillez au moins me livrer son corps”. Les
militaires n’ont pas refusé la demande de cette vieille femme qui
parlait un turc correct et lui ont livré le corps de mon grand-père,
laissé pour mort. Après des heures de route, la mère sursauta au
gémissement de son fils qu’elle avait placé sur le dos d’un cheval, le
croyant mort. Elle l’a tout de suite descendu du cheval et le fit boire
avec fébrilité. Plus tard, elle ramassa quelques herbes dans la forêt
pour bander sa peau égratinée et son corps plein de sang et a essayé de
soigner ces blessures. Mon grand-père a pu se reprendre après des mois
de traitements différents à base de multiples plantes et herbes
sauvages…
L’esprit traumatisé et ébranlé de Dersim
Mon oncle Bekir, fils ainé de mon grand père, s’est suicidé, il y a
quelques semaines, à l’âge de 80 ans, par pendaison dans l’appartement
où il vivait seul situé dans le quartier de Esen Tepe. Mon oncle a
travaillé à chaque étape de sa vie entachée de souffrances. Depuis le
décès de sa femme, il y a des années, il vivait dans une grande
sollitude. Il n’a pu résister davantages et le suicide a été pour lui
la seule solution. Mon oncle n’est pas le seul à s’être suicidé à
Dersim ces derniers temps. En un mois près de 7 hommes se sont
suicidés. Le fait est que la majorité d’entre eux soient des jeunes
nous intrigue au plus haut degré. Nous avons discuté de la situation
avec notre mairesse Edibe Sahin [NDRL: mairesse de Dersim et membre du
DTP]lorsque nous lui avons rendu visite. Dersim n’a toujours pas su
échapper à cet état d’âme profondément tragique et tenaille qui prend
ses sources en 1938. Et il n’est pas difficile de comprendre le
problème auquel nous sommes confrontés lorsqu’on ajoute à cela les
catastrophes et les dégâts que la guerre a porté depuis maintenant ces
trentes dernières années.
Après avoir terminé le tournage du clip à Tulip, nous sommes partis au
village de Bornage lié à Hozat. Bornage est un de ces villages
d’exceptions qui n’a rien perdu de son tissu, où nos anciens continuent
d’y rester et d’y vivre avec obstination. Les personnes agées de ce
village formé de maisons de terres et de pierres nous ont embrassé avec
un grand amour et nous ont aidé durant tout le temps du tournage.
Durant toutes ces activités, j’étais accompagné de mon oncle originaire
de Pilvenk, Hüseyin Katurman. J’ai eu la chance non seulement de
constater les talents d’acteurs de mon oncle Hüseyin Katurman qui,
malgré son âge avancé nous accompagnait sans montrer le moindre signe
de fatigue, mais aussi d’écouter avec une oreille attentive ce qu’il
avait à dire à propos de Dersim. Il est important qu’il y ait encore
des témoins des massacres commis à Dersim. Nous pouvons apprendre
encore beaucoup de ces gens. Apprendre et parvenir à un but juste avec
ce que nous avons appris…. Vivre en pensant que notre langue, notre
culture et notre croyant, véritable marque de notre identité, portent
encore plus d’importance aujourd’hui et s’approprier le patrimoine de
nos pères… C’est cette valeur qui fait de nous ce que nous sommes.
C’est pour cela que nous nous débattons, nous attristons ou nous
mettons en colère.
“Les chasseurs”
Après les quelques plans réalisés dans ce village, Ovacik était notre
nouvelle direction. En allant à Ovacik, sur le pont Venk, nous avons
changé d’avis et nous nous sommes dirigés vers Zağge. Pendant le
tournage, nous avons vécu d’étranges moments dans cette vallée creuse
que je voyais pour la première fois et dont j’ai été pour ainsi dire
envoutée.
Pendant le tournage, nous avons remarqué une présence qui, juste au
dessus de nous dans la forêt, nous observait avec des jumelles. Oui, il
s’agissait de militaires qui nous observaient avec des jumelles. Ils
étaient dans cette forêt comme des chasseurs embusqués qui attendaient
leurs proies. En Turquie, pendant que se poursuivent les débats sur la
paix, eux ont comme l’air de partir à la “chasse”. Peut être
savaient-ils qu’en essayant de “chasser”, un problème qui leur ait
semblable les attendrait. J’étais bouleversé, mon coeur brûlait et j’ai
maudit, encore une fois, cette violence et ce conflit qui éprouve tant
la population….
Nous avons continué le tournage en mettant la musique à fond. Pour
qu’ils puissent aussi écouter. Qui sait, peut être avons nous animé au
fond d’eux le songe d’une ère où personne ne voudrait s’entretuer. L’un
est soldat, l’autre est guerilleros. Je suis certain que les deux camps
nous ont entendu. Mettre un terme aux douleurs vécus et aux morts était
le cri du message que nous avons tenté de leur faire parvenir par
l’échos du son et de la musique…
Ferhat Tunc, Memleketim Ah Memleketim, 19 juin 2009,
Traduit par Bercem Adar pour Bersîv.
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